Dans ce récit, je situe l'importance qu'ont eu certaines personnes pour m'aider à atteindre le niveau afin d'être en situation pour faire une tentative de record mondial des 24 heures roller, au Mans, à partir de ceux qui m'ont vu débuter le roller en 2002, jusqu'à l'ultime personne dont le rôle a été prépondérant au final : Thibaut Dejean.
Ca démarre plutôt mal: en arrivant devant le camping le samedi matin, une file d'attente automobile d'au moins 30'commença à contrarier ma prévision de retirer mon dossard vers 10H. J'avais également omis de photocopier ma CI résultat 2ème file d'attente à la photocopieuse 20 minutes et résultat : je retire mon dossard après 11H00 et récolte 1 tour de pénalité. Pascal Macon qui sera ma 'mère' pendant ces 24 heures m'assiste me secoue, m'aide à obtenir les pièces, il est l'homme qu'il me manquait, celui sur qui on peut compter pour être rassuré.
J'admets difficilement que mon erreur administrative soit punie par une sanction sportive, il me semble qu'une amende financière serait plus adaptée, sinon un placement d'office au bout de la ligne droite des stands par exemple Je ne montre à personne la colère qui me ronge à ce moment, et songe que ce 'fameux tour' ne pèsera pas lourd sur un total probablement bien supérieur à 100,
Après des qualifs/rando pour un solo, je m'installe vers la fin de la grille de départ, car j'ignore et je me moque éperdument de ma place exacte. Au coup de sifflet, en courant vers les patins je me dis : 'maintenant ça va barder, je dois absolument rejoindre tous les autres solos un par un et leur prendre un tour pour revenir à égalité et retrouver un mental', mais soigne particulièrement le laçage car je dois rouler 6 heures non stop, et m'élance dans les derniers.
1er relais 41 tours soit 171,400 km en 6H22' (moyenne 26,92)
La Dunlop s'avale aisément, malgré le nombre élevé de patineurs, l'excitation et le plaisir sont là et vont durer 24H, patiner au milieu de centaines d'autre passionnés.
Les trois premiers tours sont bouclés en 8 19 (hors laçage et lancement) puis 8 38 et 8 36 soit 29 KMH de moyenne et 150 pulsations cardiaques/mn de moyenne (158 p maxi au sommet de la Dunlop) C'est bien trop rapide, pourtant je suis très 'en dedans', mais je dois récupérer mes potes favoris soli qui roulent 1' devant déjà.
Au bout de 3 tours à cette allure, je rejoins un groupe dans lequel figurent Thibaut, Cofi, LiTTleL, entre autres, de bons solos/duos biens connus et appréciés, notamment depuis les 6 heures de Carole le 13 avril. Nous sommes un bon groupe et collaborons à merveille, l'allure se maintient à 2'10'' au km, mon rythme cardiaque moyen descend à 140 p/mn (150 maxi au sommet de la Dunlop) pendant plusieurs heures, c'est encore trop élevé, mais on se sent tellement bien avec Thibaut. En clair nous roulons à l'allure d'un 6H alors que nous partons pour 4 fois plus.
Et nous nous retrouvons rapidement seuls en tête avec Thibaut, comme prévu de longue date, et pour cette occasion en particulier, c'est le début de notre entente parfaite, des mois que l'un et l'autre nous attendions cette situation, et des dernières semaines avec une attente insupportable.
Son objectif est la barre des 500km, le mien est le record, et pour cela nous allons collaborer 24 heures durant. L'euphorie est là, et on boucle les tours avec une moyenne de 9', soit 30'' trop vite. On en rigole.
Nous savons parfaitement que nous allons le payer, la question est : quand ?
J'ai choisi de rouler avec une position la plus aérodynamique possible...
...au risque de me faire mal au dos (la montée impossible sur le podium l'illustrera). Je porte la belle combi rouge et grise du LOU Roller avec un petit sac banane discret derrière comme appendice aéro, mais capable de stocker 75 cl d'eau, des barres de céréales, un portable, et sans perturber l'écoulement de l'air. Pas besoin de s'alourdir inutilement : Tim et Pascal du LOU, dans les stands sont omniprésents et je n'ai qu'à lancer un appel pour obtenir au tour suivant, l'aliment demandé.
En 2005 j'ai observé la course en solitaire, et la victoire de Nicolas Jaffrain du LOU à Gevrey Chambertin dans un GP de Bourgogne devant un peloton fourni, et me suis demandé à cette occasion comment un patineur pouvait tenir en respect les patineurs lancés à ses trousses, et aussi longtemps une position aussi parfaite, aussi baissée, des angles cuisse/tibia et tibia/patin faibles, et le buste pas exagérément baissé. Je compris lorsque je signai enfin une licence au LOU Roller de Lyon en 2006. Les entraînements à Parilly, au gymnase Jean Zay, et sur les quais de Saône me l'ont fait comprendre, j'ai vite vu que pour bon nombre de patineurs lyonnais cette position était naturelle. J'ai donc décidé de la travailler sur voie verte chez moi durant de long mois, et sur route, pendant mes trajets travail/domicile. Economiser l'énergie dépensée contre l'air, voilà le secret pour garder la vitesse.
Il me fallait aussi profiter des descentes pour reposer les lombaires très sollicités avec cette position aéro, mais ne surtout pas se relever comme le veut l'habitude, car il faut profiter de la descente Dunlop notamment, pour emmagasiner un maximum d'énergie cinétique, donc prendre un maximum de vitesse, et la solution : aligner l'ensemble épaule-coude-genou-cheville en posant les coudes sur les genoux en en restant jambes fléchies (voir la photo ci-dessus prise par Sylvain Rouillard de REL) le poids du haut du corps se transmet directement au sol, en soulageant donc les lombaires, simple. Du premier jusqu'au dernier tour, et avec cette position, la vitesse mesurée au GPS en bas de la descente aura toujours flirté avec les 60kmh, et toujours cette excitation, cette griserie de vitesse malgré l'immense fatigue dans les derniers tours.
Je reconnais Nouredine Saïdou, de l'ASTA Nantes, alias Petit-Breton, solo pendant ces 24 heures, connaissant le Monsieur et son palmarès, je me surprend à le surveiller, mais il vise juste la ce,taine de tours et est là pour apprendre.
Incident : au bout de 2h20' la vis de ma platine gauche se desserre, je dois m'arrêter pour enfiler mes vieux Fila Vertige 4X100 et laisser à regret pour maintenance, mes Bont à platine EO-Skate Carbon et roues panachées MPC/Matter, je les reprendrai à la pause.
Les tours d'enchainent à une cadence supérieure aux prévisions, je suis au moins 5 puls/mn au dessus du raisonnable.
Je me bluffe en égalant presque mon record des 6H :
et ceci malgré un arrêt de 3' pour changer de patins.
Plus de 163 km sont parcourus en 6 heures pour ma part. (10 ou 12 km en 'trop' dans l'optique du record) Mon record sur 6 heures est de 165.6 km en 6H02' réalisé à ceux de l'UTT de Troyes le 25 mai dernier. Pour mémoire le (vrai) record d'Europe et homologué, mais en solitaire et sans drafting, sur piste d'Anthony Rondel le maître de l'endurance, est de 159,7km, je me dis que j'ai un comportement suicidaire.
Puis, comme prévu, je fais mon premier arrêt au bout de 171,35 km et 6h19'30''non-stop (moyenne 27 kmh). Je déchausse rapidement, m'assied, mange salé, une recette spécialement élaborée et testée par mes soins, réalisée à la machine à pain: cakes 'olives/poulet' arrosé de lait de soja. Quant aux sucres dit lents et rapides, ils sont entièrement absorbés à partir de la deuxième heure, en roulant même à 9' au tour, au moyen d'une recette également mise au point par 'Rphil', dosée à la balance électronique, 100% végétale, à base de banane, pomme, corn-flakes, muesli, cacao, lait de soja, broyés ensemble au mixer, mis par doses de 400gr en sacs congélation solides, puis congelés jusqu'au départ de chez moi, stockés ensuite dans une glacière jusqu'à la fin de la course, l'important étant que préparés évidement à l'avance la fermentation ne se produise pas à cause de la chaleur. Cette recette est tellement plaisante au goût, que très souvent elle me sert de base au petit dej du matin le restant de l'année.
(J'en aurais bien proposé à Alex quand il me filmait à la dérive, montant la Dunlop dans la 23 heure, mais il fallait que je repasse par les stands, donc pas de kloug, ni de doubitchou pour lui !)
Pascal de mon staff LOU Roller/Alstom me confiera après l'épreuve que j'étais à chaque arrêt de plus en plus livide (un peu logique quand on roule 6 heures à cette allure), mais lorsque je repartais au bout de 20 minutes précises, j'étais un autre homme en signant pendant des heures, des temps de passages meilleurs que mes prévisions.
Sur longues distances, tous les chaussons bas carbone finissent par faire mal :
Comme j'ai eu mal aux pieds dans les Filas, je décide de pas rechausser immédiatement mes Bont-EoSkates pour le prochain relais, mais de rouler dans les vieux TR Carbon Salomon jaunes de 2003 montés sur platines Belotti bien optimisées pour monter du 3X104 Hyper Grip+ 88mm.
Je repars à 22h45, après une première pause de 20 minutes.
2ème relais : 37 tours soit 154.66 km en 6h02' (moyenne 25.6)
Enfin des allures raisonnables, mais légèrement au-dessus de l'objectif, décidément...
Les 'clones' Youb et Sylvoutch (Hubert Maniabal et Sylvain Niay) deux solos que nous doublons régulièrement par nécessité, roulent de concert avec facilité et avec un sourire qui ne disparaît pratiquement jamais sur 24h, des mécaniques bien huilées, avec une position plus aéro pour Youb qui court des FIC de temps à autre, au contraire de Sylvoutch patineur polyvalent, résolument anticonformiste et assez opposé aux différentes formes de compétition.
Le changement de patins fait disparaître instantanément les douleurs de la voute plantaire, dus aux chaussons Fila Vertige, et les 104mm Hyper sont un régal dans toutes les portions descendantes, mais je ressens le poids du patin complet (1450gr) comme une enclume pour monter la Dunlop, par rapport aux EO, mais je décide de rouler 6 heures dans ces patins 'confortables' pour faire disparaître complètement la douleur.
La nuit tombe. Je m'aperçois que j'ai calé involontairement mes pauses sur le coucher, puis le lever du soleil, coïncidence ? mais pendant ces 24 heures j'ai vraiment eu l'impression que les éléments jouaient en ma faveur : température constante et idéale, vent faible, temps sec.
Les temps de passages sont rarement supérieurs à 10' au tour. Le plaisir de patiner est là et bien là.
Je fais quelques tours avec Yannick 84 qui roule en duo, nous philosophons un peu, et ai le temps d'apprendre au passage tous les problèmes de santé qu'il a eu, quel mérite.
Nous faisons une bonne partie de ce deuxième relais là encore ensemble avec Thibaut ; mais lui fait de brefs arrêts, comme sa stratégie l'impose, de 5/6 minutes entre ses grandes pauses, et à 21 ans j'aurais sans doute pris des pauses encore plus longues.
J'apprendrai plus tard qu'il commence à avoir un problème d'assimilation des aliments.
A aucun moment je ne l'entends se plaindre.
On joue bien le jeu, portables en poche nous servant à communiquer, puisque ses petits arrêts nous décalent régulièrement d'un demi-tour :
Thibaut m'appelle :
-Je suis au milieu de la Dunlop, et toi ?
- je suis 2 ou 3 minutes derrière toi, au virage du 'raccordement' le dernier à droite avant les stands ! (appelé ainsi car il sert au grand circuit de 13,6km à rejoindre le Bugatti, pour ensuite le quitter en bas de la descente Dunlop, au virage de la Chapelle, le Grand circuit continuant sur la gauche pour rejoindre peu après la fameuse ligne droite des Hunaudières) .
- OK je t'attends en roulant lentement.
Cela lui donnait l'occasion de souffler un peu, mais lui coûtait un tour à chaque fois.
Pendant la nuit les rapports entre patineurs sont différents, on se distingue moins, on souffre souvent en silence pour les solos. Parmi eux un m'impressionne, un garçon à l'endurance redoutable, discret en général, humble, mais gouailleur, déjà souvent bien placé aux 24H : Il s'agit de BioForever de Vichy (Francis Bellerive) personnage attachant, qui finira au pied du podium avec 120 tours. Nous roulons ensemble pendant plusieurs tours.
A la fin du relais les premiers vrais signes de fatigue apparaissent, il faut songer que le compteur a largement dépassé les 300km, ma plus grande distance à roller est déjà pulvérisée.
Nous roulons de concert avec Thibaut pendant toute la fin de ce relais.
Je prend ma deuxième pause un tour plus tard que lui, au bout de 12h45' de course et 325km parcourus.
3ème relais : 29 tours soit 121.22 km en 5h03' (moyenne 24.00)
J'ai rechaussé mes Bont à platines EOSkate, les douleurs de la voute plantaire ont disparu, et ce beau matériel léger et rigide, au train roulant ultra-performant, me redonne un coup de fouet, je ferai toute la deuxième moitié des 24 heures avec.
Suite au desserrage de la platine gauche, Pascal Macon m'a réaligné à la perfection et resserré l'ensemble comme un horloger.
Bientôt le jour se lève, l'objectif est toujours en vue, je dois ralentir pour ne pas prendre le risque de la défaillance qui me couterais très cher à ce niveau, le plaisir sera là encore pendant tout le relais, juste un peu de fatigue, mais toujours une excellente récupération (c'est capital) dans les portions descendantes.
Dans la descente Dunlop (son vrai nom est 'virage de la Chapelle') la récup est comme accélérée, malgré ma position volontairement ramassée qui me chauffe un peu les cuisses, par la griserie de la vitesse pratiquement égale à 60 km/h à tous les tours en bas, ce qui implique que le faux plat montant qui la suit est avalé avec l'élan. D'ailleurs je ne me suis pratiquement jamais fait dépasser par les équipes de tête dans cette descente durant la course.
La cote Dunlop fait exploser mon groupe à chaque tour, résultat : je suis trop esseulé.
J'ai toujours de l'avance sur le record de Cyril Carcano, mais depuis un certain temps déjà, j'ai du mal à suivre dans la Dunlop certains groupes qui ne m'auraient jamais lâché sur piste ou sur du plat. Trouver des alliances devient difficile. Je savais en moi-même que les deux seuls éléments qui pouvaient m'empêcher de dépasser les fameux 563 km du record réalisé sur piste derrière lièvres à Dijon en 2002, étaient la côte et la pluie.
De toutes façons, aucun autre solo ne roule plus vite que moi au tour à cet instant, y compris ceux qui ont pris des très longues pauses, ou qui ont dormi.
Mes amis Grognouff récemment vainqueur des 6H de Châteauroux (Sylvain Cabotin d'Orléans et ex membre du CDRS 37 comme moi, redoutable rouleur) et SMOC Roller (Claude Laurenceau le tapissier d'Orléans, déjà 4ème l'an passé en solo au Mans, et 2ème de ces mêmes 6 heures) très réguliers, me sont d'un grand secours pendant au moins une heure, ils sont assez frais car ils ont pris de longues pauses, Claude ayant été malade, ils vont m'aider à garder une moyenne correcte.
Grognouff vérifie souvent derrière si je ne décroche pas, mais LOU solitaire tient à cette meute. Thibaut est avec nous, il commence, comme moi, à approcher du 'mur'.
En fin de relais, la moyenne descend à 23kmh sur plusieurs tours consécutifs, c'est du au mal de dos, aux lombaires en particulier, qui me rappellent à l'ordre et me forcent à ralentir. Il faut préciser que j'ai un souci depuis toujours au niveau des premières vertèbres lombaires, une malformation de naissance, que j'ai toujours été obligé de gérer.
La volonté et l'envie de rouler sont toujours là, grâce à la 'caisse' développée pendant des années sur la belle véloroute de 30km Vaux-Le Saussois qui part de chez-moi, qualité qui m'est très utile pour garder une vitesse de base et donc une moyenne correcte.
Je prend ma troisième pause de 20 minutes en même temps que Thibaut, l'ultime, après 18h07' de course, avec 107 tours parcourus soit 447,26km ce qui donne une moyenne résultante de 24.72 km/h.
Je déchausse, il est 10h10 environ, je me dis qu'après avoir rechaussé, le dernier relais ne durera 'que' 5h30', la motivation reste élevée et il le faut, car c'est bien dans les heures suivantes que mes théories développées sur les forums de R.E.L. principalement, depuis plusieurs mois, pourront ou pas se vérifier.
Lorsque je repars au bout de 23 minutes, la moyenne de 24.72 avant la pause, est retombée à 24,16 mais tout se déroule comme prévu.
Confidence : je n'ai jamais osé annoncer que mon tableau de marche était basé sur 140 tours pour 24 heures, je ne l'ai avoué qu'à mon staff avant le départ.
Au final j'en parcourrai 137, ayant sans doute sous-estimé l'impact des 33 mètres de dénivelé de la côte, mais la raison numéro 1 c'est bien celle du premier relais bien trop rapide avec Thibaut (rappel: 163 km en 6h00 pile) Voici le moment de passer à la caisse !
Si on étudie le profil du Bugatti donné sur différents sites, on va voir qu'il y a au moins 36m de dénivelé positif au tour, soit 4932 m au total pour mes 137, l'équivalent d'une très grosse étape de montagne du Tour de France, soit au départ de Bourg d'Oisans : la montée du col de la Croix de Fer + celle du Télégraphe + celle du Galibier + celle de l'Alpe d'Huez pour finir.
Et pour ceux du Sud-Ouest, cela représente 3 fois et demi la montée du Col du Tourmalet entre Luz St-Sauveur et le sommet, ou alors sur l'autre versant entre Ste-Marie de Campan et le sommet.
4 ème et dernier relais : 30 tours soit 125.4 km en 5h42' (moyenne : 22,00)
Au départ de ce relais, je repars très prudemment, Stéphanie avec sa belle combi rose du PLPB Auxerre équipe 100% filles (qui finiront 4ème en Féminines derrière Génération Lyonnes) me double dans les stands en me lançant un : 'Allez Philippe !'. La vision de cette patineuse à cet instant, devrait me motiver pour essayer de la rattraper et rouler avec elle, car je le peux, mais ce n'est pas mon intérêt. Tourner en 9'30'' serait inutile et risqué. Je la laisse prendre un peu de champs dans le Dunlop, mais suis proche d'elle au sommet, mais attend moi ! je voulais juste vérifier si elle était aussi sexy dans cette combi que dans l'ancienne.
Je rejoins un groupe dans la descente et décide de rester avec eux, tant pis pour la belle Stéphanie, je l'appellerai pour rouler avec elle quand nous serons de retour dans l'Yonne.
Je dois retrouver Thibaut le plus rapidement possible, il me sert de repère pour mes allures, sans lui, à mon sens aucun record n'est possible pour moi pendant ces 24 heures, ou bien avec quel allié(s) ? De plus je le crains en temps qu'adversaire, normal ça n'est pas n'importe qui.
Mais 10'35'' pour ce premier tour et 9'51'' pour le suivant, je dois me caler raisonnablement, et par nécessité à 10' / 10'30'' au tour pendant le plus longtemps possible, et en vérité j'y arriverai jusqu'au 123 ème, la distance totale de Pascal Fernandez en 2005, que j'atteins au bout de 21h20' de course, voilà le 1er objectif réalisé avec 2h40' d'avance : le record solo du Mans.
Mais mon dos me fait souffrir, et bientôt m'oblige à vraiment ralentir.
Nous nous retrouvons encore dans le même groupe avec Thibaut, parfois tous les deux, parfois avec 5 ou 6 autres patineurs.
Porter les couleurs du LOU Roller, je dois être à la hauteur :
Je ne me sens pas le droit de ralentir vis-à-vis des couleurs que je porte, du staff qui m'assiste, du prestige du club lyonnais, dont les entraîneurs successifs (Nico et Michel) ont en quelque sorte finalisé le patineur que je suis, à partir de l'automne 2005 époque à laquelle la 'petite' Jeanne m'a présenté à Benoît Bourlier, pour me permettre de m'entraîner avec le LOU, avant d'y signer une licence 1 an plus tard. Car mon fils aîné étant en études à Lyon, c'était idéal.
C'était un honneur de rentrer au LOU depuis que j'avais assisté, en 2003 au titre de Champion de France en National de Nicolas Jaffrain à Lavaut s/l, puis en 2005 avec Sylvain Poimboeuf titré dans le CLM à Grenade s/Garonne, et par la suite 2007 avec le titre de Champion de France Junior de Benjamin Bourlier à Damgan. Je songe à ce moment que le club a été titré dans les années impaires, là en 2008 réussir le record permettrai de patienter un peu jusqu'au... Grand Fond, sinon en 2009.
Je songe à ceux qui m'ont aidé à atteindre ce niveau : Régis Calmus l'entraîneur du PLPB Auxerre qui m'a récupéré en 2003 (y'avait du boulot !) et suivi jusqu'en 2006, Nico et Michel du LOU, et à d'autres qui m'ont fait rêver: au très dévoué, patient, efficace Monsieur Gérard Hubert de Tours, fameux coach du CDRS 37, qui m'a recruté début 2006 pour m'incorporer au team, avec qui nous avons terminé 4 ème en 2006, 5ème en 2007 au Mans et 2ème aux 24 Heures de Montréal 2007, tout cela sous les couleurs bleues en blanches du CDRS 37, et à Philippe Cabarry du Lourdes Roller Vitesse (que j'entend souvent hurler 'allez Rphil !' dans les stands) qui m'a recruté en 2005 pour terminer 6ème au scratch avec Lourdes aux 24 Heures déjà, que de grands moments vécus en groupe.
En roulant pour ces deux teams au Mans, j'ai pris conscience, assez étonné, des capacités que je possédais sur longues distances , de mes facultés de récupération,
en constatant que mes meilleurs chronos, proches des 7' au tour, étaient souvent ceux de la 22 ou 23ème heure.
Je dois également préciser que j'ai un système digestif très solide et jamais déficient même en buvant 12 à 15 litres d'eau, Isostar, lait de soja, au moins pendant ces 24h, et en ingurgitant une quantité incroyable, 1,6 kg kilo au total, de ma fameuse bouillie de céréales/cacao, les 3/4 d'un cake maison de 500gr olives/poulet, et par-dessus tout ça, au moins 20 barres de céréales, le tout sans aucun problème digestif ou d'absorption, sauf que je manquais à chaque fois de m'étouffer en mangeant le cake salé lors de mes longues pauses ! Mdr.
Le corps d'un sportif est comme une Formule 1: mettez y de l'alcool de betteraves, et elle roulera à 250 avec un bruit mécanique classique, c'est déjà pas mal, mais mettez y le bon carburant et elle roulera à 300 avec le feulement d'un 6 cylindres. La recherche de l'alimentation avant et pendant l'effort m'a occupé un bon moment avant cette tentative.
Il a fallu tout tester auparavant lors des entrainements ou courses de 6 heures, passionnant.
Ce sont des filles qui viendront à notre secours alors que nous nous égarons.
Je ne sais plus à quel moment de ce dernier relais, je rejoins Sandrine du LOU qui roule en solo sous le pseudo Alstom3. Voir une combi aux couleurs du club me booste, et la petite Sandrine avec ses 45kg patins compris, me servira d'abri pendant quelques tours, en roulant aux alentours de 11' environ, mais au gré d'une de ses pauses, je la perd et la supplie de me reprendre au tour suivant, je ne suis plus capable de suivre les groupes qui me rattrapent, elle accepte. Un tour plus loin Sandrine revient et me relai un ou deux tours, pas plus, je dois la laisser partir dans le Dunlop et décide de 'roulotter' un moment. Je paye là les 163km des 6 premières heures, la voilà la réponse à ma fameuse question du premier relais, le moment est venu de passer à la caisse.
Faire le mariole pendant 24 heures est très difficile, et à deux heures de la fin, c'est tellement douloureux que je réalise, dans un moment de lucidité que j'ai 6 ou 7 tours d'avance sur Thibaut, que j'ai dépassé la perf de Pascal en 2005, même si je suis dans les temps du record, ce n'est pas sur ce circuit qu'on doit le tenter après tout, je suis exténué et pourtant bien alimenté, mais les lombaires m'empêchent de patiner normalement, et décide de renoncer à poursuivre ce challenge, mais cherche à finir simplement en me fixant 132 tours.
Alex de 'Roller En Ligne' (Alfathor) me rejoint rollers aux pieds, caméra au poing, et me parle, je lui dit que je n'y crois plus, et lui me répond un truc du genre : Tu sais, tu as déjà épaté pas mal de monde'. Visiblement, lui croit encore à la chute du record, ce dialogue est visible sur la vidéo de REL 'hommage aux solos'.
A ce moment là, la lucidité revient, je réalise que j'ai donné le meilleur de moi-même, produit du bon patinage, et que la victoire solo est presque acquise, je retrouve du moral, merci Alex.
PierMa du PHC me double dans la côte en me lançant : 'Allez Phil, mais moi rêver !' Tous ces encouragements me réveillent, mais où est Thibaut ?
Je songe à ceux qui souffrent ou on souffert bien davantage que moi, et de manière durable sans l'avoir demandé : ma s½ur Laurence qui se bat contre un cancer, mon ami Pascal Boitet moniteur de roller à Chaumont, tragiquement disparu en septembre 2005.
j'oublie mon mal au dos lorsque je reconnais devant moi dans le Dunlop le style classieux de Thibaut, il garde malgré l'épuisement, un patinage qui ne traduit pas son état de fatigue.
J'ai déjà écrit que je lui trouve une ressemblance physique avec Fausto Coppi, le Campionissimo grand champion cycliste italien, même longues jambes, profil, regard, style.
La petite Romy, de PlanetRoller, amie de Thibaut, qui elle court ces 24h en duo associée avec Claudia, le drive, l'encourage, roule devant lui. Ses grands yeux verts ont perdu leur expression, les miens à mon avis autant à cet instant, mais plus tard il dira : 'j'ai vu de la détermination dans le regard de Philippe à ce moment' Pas sûr que j'en avais vraiment.
Car je décide de 'mettre la flèche' et me range derrière Thibaut dans le cortège tiré par la petite parisienne. On était cuits, raides, morts, mais il restait une heure et demi à rouler seulement.
Et le cortège progresse, Romy soucieuse de ne pas larguer le poulain et le cheval derrière elle dans le Dunlop, étudie la meilleure trajectoire possible, on roule à 12' au tour, mais dans la descente c'est toujours près de 60kmh.
Claudia prendra la relève par la suite avec le même soin, et à un ou deux tours de la fin l'une enlève sa puce et nous rejoins pour finir tous les quatre, un geste symbolique, et on entend les filles rire et plaisanter toutes les deux, alors que les chevaux à coté d'elles on l'air de ceux qu'on mène à l'abattoir, tels ces cyclistes exploités dans le film animation poignant 'Les Triplettes de Belleville'.
A cet instant j'ignore que le record mondial des 24 heures (drafté) est désormais de 568km!
Nous franchissons l'arrivée sur la même ligne Thibaut les filles et moi, je peux à peine lever les bras. En savourant cette délivrance tant attendue, je me couche sur le coté et me détend le dos. Le bitume tiède me fait du bien.
A cet instant mes facultés de jugement étant limitées, je pense n'avoir réalisé que 133 ou 134 tours, mais pas les 135 au moins en 24 heures pile qui me donneraient le record. Le staff du LOU qui suivait par ailleurs en solo Sandrine, Philippe et Dominique, n'est pas sûr du nombre exact non plus. En vérité j'ai parcouru au total 137 tours soit 572,66 km en 24h12'54''.
Nous restons seuls avec Thibaut un long moment allongés par terre, à cet instant je ne sais pas encore que ce jeune homme à coté, vient de m'aider très efficacement à réaliser le plus bel exploit de ma vie sportive, à devenir recordman du monde à 49 ans, j'en pleurerai plus tard dans la soirée.
Par la suite on a du me porter sur le podium pour que je puisse recevoir le superbe trophée.
Thierry du LOU roller, vainqueur en Vétéran avec SP Ingenierie, m'aidera à le porter un moment jusqu'à ma voiture, mais on l'acclame lui, alors au bout d'un moment je lui reprend, non mais! et le garde en traversant le camping. Je ne sais plus le nombre de fois qu'on m'a demandé de prendre la pose avec, et toutes les félicitations reçues, cette traversée du camping en boitant, restera des instants qui resteront gravés à jamais dans ma mémoire, au même titre que tous ces instants vécus pendant 36 heures.
Je n'aurai que dans la soirée, par un sms de l'orga, le quasi certitude d'avoir battu les 563 km. J'ai bouclé en 23h58'26'' 136 tours soit 568.48 km (ramené à 135 tours si on tient compte de ma pénalité pour dossard retiré après 11H00, soit 564.3 km) j'ai le record de toutes façons! J'appelle ma fille Audrey en pleurant, elle est la première à savoir, puis j'envoie le même SMS de confirmation à une vingtaine de personnes de mes contacts, je reçois des superlatifs en retour, mission accomplie, rêve réalisé, le plus grand moment de ma vie sportive.
Sur le podium, que le charme de Pupuce'N Wheels (Béatrice Toussaint) 1ère fille solo avec 101 tours soit 422km égaille un peu, je félicite Hornet Solo (Quentin) 3ème avec 123 tours (514km) dont la progression depuis les 6 heures de Carole mi-avril, a été fulgurante malgré un genou toujours récalcitrant, mais encore un de ceux qui ne se plaignent pas et cachent leur mal. Nous sommes mitraillés par les photographes, je hisse bien haut le trophée, en même temps que le patin qui m'a permis d'aller aussi vite sans trop de bobos.
Le poète René François Sully Prudhomme (1839 – 1907) a écrit le poème 'un songe' le voici in extenso :
Le laboureur m'a dit en songe : "Fais ton pain
Je ne te nourris plus : gratte la terre et sème."
Le tisserand m'a dit : "Fais tes habits toi-même."
Et le maçon m'a dit : " Prends la truelle en main."
Et seul, abandonné de tout le genre humain
Dont, je traînai partout l'implacable anathème,
Quand j'implorai du ciel une pitié suprême,
Je trouvais des lions debout sur mon chemin.
J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle ;
De hardis compagnons sifflaient sur leurs échelles.
Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.
Je connus mon bonheur, et qu'au monde où nous sommes
Nul ne peut se vanter de se passer des hommes,
Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés.
Ceci pour illustrer que seul, on ne peut maîtriser tous les paramètres, acquérir suffisamment de compétences pour arriver à relever ce genre de défi.
Je n'ai qu'un mot pour tous, y compris ceux que je n'ai pas cité : MERCI !
Patineurs ayant dépassé la barre des 500 km en 24 heures :
Philippe Coussy (FR) 568 km***
Cyril Carcano (FR) 563 km***
Mauro Guenci (IT) 543.59 km**
Thibaut Dejean (FR) 535 km***
Kent Baak (USA) 533 km **
Anthony Rondel (FR) 525 km *
Eric Gelly (PB) 518km ***
Pascal Fernandez (FR) 514 km ***
Quentin Sagnol (FR) 514 km ***
Sandy Snakenberg (USA) 508 km*
Jacob Csizmadia (DEN) 505 km*
Francis Thienot (FR) 501km ***
*** drafté
**solo non homologué
* homologué
Anthony Rondel reste le recordman mondial reconnu FIRS (controle antidopage + commissaire + juges)
A noter qu'après le Mans 2008, Thibaut Dejean devient le 4ème performer mondial, et que le Seine-et-Marnais Quentin Sagnol rentre dans les 10 meilleurs, de même que le patineur de Vichy Francis Bellerive après ses 120 tours au Mans (4ème sous le pseudo 'BioForever').




