(photos, JM Sanglerat, Yves LeDortz, Youb, l'Enfant Bleu)
La trac est bien présent, ça commence à peser. 20 heures précises en ce vendredi 25 septembre ,pan ! le starter me libère. Il y a peu de vent, la température est idéale, voisine de 20°C. Je m'élance sur les 2222.69 mètres du circuit.
Il fait nuit, je vais devoir affronter cette semi-obscurité pendant près de 12 heures, mais l'éclairage urbain de St-Priest est performant, et il y a peu de zones d'ombre.
La grande inconnue c'est le paramètre obscurité (6h30 de nuit au Mans ou à Montréal, et près de 12 heures ici)
Pour battre le record de Henry Visscher je dois rouler à 22.5 de moyenne sur 24h, pour 541km.Les deux premières heures sont parcourues à la moyenne de 24.7kmh, et je constate une fois de plus, que la nuit me fait perdre au moins un demi km/h par rapport au jour, vivement le lendemain 8h. Je maintiens en permanence mon rythme cardiaque entre 65 et 70% de FCmax, soit entre 120 et 130 pulsations par minute.
Un milliers de patineurs de la rando organisée par Génération Roller, me rend visite sur le circuit au bout de 2 à 3 heures de patinage, pendant une vingtaine de minutes, je leur fait un salut de la main au passage, je suis touché, mais je reste trop concentré sur ma tâche pour tenter de reconnaître quelqu'un.
Hormis cette longue phase nocturne, la principale difficulté de cette tentative sera sur le circuit, son léger faux plat de 600m, ponctué par une petite montée plus franche d'environ 3% sur 100m.
Il s'ensuit, pour récupérer une partie de l'énergie, une légère descente de près de 1000m entrecoupée en son milieu d'un replat montant très légèrement, de 200m.
Avec Pascal nous n'avons pu trouver un circuit plus roulant sur St Priest, et l'enrobé est de bonne qualité. Je me souviens de ce 15 avril venteux, où ayant roulé une première fois dessus, je fus bien déçu en le trouvant trop sélectif, pas adapté.
En revenant rouler dessus en Mai, je me rendit compte que si le vent n'est pas contraire dans la petite côte, la tentative ne serait pas suicidaire.
Il fallait donc que la météo soit au rendez-vous, et ce fut le cas.
Au bout de 8 heures ma moyenne générale est de 24.3km, avec 195.6 km parcourus en 8h03min21sec.Il est 4 heures du matin.
C'est à ce moment là, je pense, que le cerveau commence à être victime de l'obscurité qui se prolonge, interminable, mon rythme biologique reprend le dessus, je ralenti, c'était prévu. J'ai de l'avance sur l'objectif. Pascal et Yves sont d'une efficacité parfaite, notamment en ce qui concerne mes ravitaillements: le règlement interdit le ravito à la volée, le dois stopper, prendre un bidon, un barre de céréales, puis repartir.
Je décide à ce moment d'adopter, comme à Montréal, une stratégie à zéro arrêt.Mais pour tenir un tel plan, je dois absolument ralentir mon allure.
Les 4 heures suivantes, qui sont parcourues à une moyenne proche de 23, vont voir la moyenne résultante depuis le départ, atteindre la valeur plus raisonnable de 23.8kmh, il est 8 heures, il fait jour depuis peu, j'ai parcouru 286.7 km en 12h02min05sec.
C'est un premier constat, j'ai plutôt bien supporté cette phase délicate.
Autre constat, on pourrait dire un théorème: la moyenne générale d'une tentative sur 24 heures, lors d'une stratégie à zéro arrêt, est égale à la moyenne de l'heure qui suit la mi-course. Car je roule à 22.7kmh dans la 13ème heure. (moy 22.6 dans la 14ème heure)
Le coté obscur, avec des hallucinations, ce sera pendant les 15, 16, et 17èmes heures.Ce n'est pas Gandalf-Le-Blanc que j'aperçois en plein jour, mais Tristan Loy lui-même (ex recordman du Monde de l'heure avec 36.5kmh) car il a un sosie.
Je le remercie de venir me supporter, et j'irai même lui demander s'il court la FIC du lendemain ! J'informe mon staff de la présence de ce spectateur venu en connaisseur.
Personne ne comprend, et pour cause...Mais ce délire va se reproduire en fin de course, et pendant le vin d'honneur...Youb et PetitBleu n'ont pas osé me contrarier, d'autant plus que le personnage jouera le jeu jusqu'au lendemain, où Place Bellecour, il m'avouera ne pas être Tristan...lucidité revenue, je n'eus aucun mal à le croire.
Donc pendant ces trois heures critiques je roule à 21.5 puis 21.5 puis 20.9 kmh de moyenne, ma résultante descend à 23.2 kmh depuis le départ, pour 22.5 au minimum pour avoir le record. Je dois réagir, car si je maintiens l'allure ce n'est pas 541km mais 535km que je vais parcourir, donc : échec.
J'ai mal au dos, des douleurs partout, et suis forcé de patiner mains sur les genoux pendant près de 3 heures, car j'ai interdiction de prendre tout anti-inflammatoire prohibé pour faire partir la douleur – un contrôle anti-dopage sera effectué dans les heures qui suivent la tentative pour l'homologation du record - je me dois de la côtoyer pendant 3 heures cette douleur. Je tente de me faire violence en me traitant de fillette.
Ma moyenne résultante tombe à 23.2, et j'ai parcouru 395.64km en 17h01min28sec.
Je confie à Cécile et Flavie, deux patineuse cadettes du LOU, postée pendant 4 heures au carrefour situé au sommet de la petite côte : 'c'est mort, c'est foutu, j'ai envie de stopper' !
Comme je repense à cet instant au
'Spleen de Paris' de Baudelaire avec :
A Chacun Sa Chimère... Car j'ai vraiment l'impression d'avoir une énorme Chimère sur les épaules, qui m'enserre de ses muscles puissants, m'oppressant, me plantant ses griffes dans la poitrine et dans le dos au passage.
ENFIN au bout de 3h les douleurs dorsales disparaissent je retrouve une bonne position de patinage.La moyenne repasse au-dessus des 21kmh, avec 22 de moyenne dans la 20ème heure (460km en 20h00min50sec à la moyenne de 23kmh)
Je réalise peu après, la probabilité élevée de battre le record du Hollandais 541km même si je ralenti à 20kmh, et je calcule que si je maintiens l'allure supérieure à 21kmh, je dépasserai l'autre record moins officiel (le Guiness, moins sévère) de l'Italien Mauro Guenci avec 543.5km.
Je roule à 21.6kmh dans la 21ème heure, 21.2 dans la 22ème, 21.3 dans la 23ème, là à une heure de la fin, je sens que le record absolu est dans la poche.
Benoit Bourlier au micro sait me booster, me renseigner, à chaque passage sur la ligne, les douleurs sont malgré tout bien présentse, il n'y a aucun endroit de mon corps qui ne me fasse pas souffrir.
Je déroule donc dans la dernière heure pour me soulager un peu(20.7kmh), je termine les deux derniers tours à 24 de moyenne,
La délivrance et le statut de Recordman du Monde des 24h roller, un bonheur parfait.Peu après la ligne franchie à 23h59min46sec, le sac de sable sera jeté par Christian Vert, juge international, aux 24 heures piles, quelques dizaines de mètres après celle-ci et les arches gonflables. Verdict 544.641 km en 24:00:00
Il y a cent personnes autour de moi, il fait nuit, la boucle est bouclée. Quel bonheur à cet instant. Je m'allonge par terre, on me retire mes patins. Je remercie chaleureusement tout le monde à la voix, on me prend la tension : 11/7 j'épate le médecin.
Madame le Maire de St Priest avec quelques adjoints, m'offre la médaille des sports de la Ville. Je ne peux marcher en raison de mes dessous de pied provisoirement insensibles, et la Croix. Rouge doit utiliser un brancard pour me ramener aux tentes.
Des enfants me demandent de signer des autographes sur des carteS, je m'exécute.
Peu a peu je retrouve mes sensations, on m'aide à monter sur le podium où j'arrose l'assistance au Champagne.
La Course de la Vérité.Affronter seul le chrono durant 24 heures, c'est la Course de la Vérité, cette soif d'absolu qui m'a fait rêver durant des mois, est désormais étanchée.
A cet instant un journaliste m'a demandé quel serait mon prochain objectif, et je fus incapable de répondre, tels Edmund Hillary et Tensing Norgay au sommet de l'Everest à 8848 m d'altitude en 1953, comment auraient t-ils pu avoir l'ambition d'aller encore plus haut ?
article ci-dessous: état actuel des performances sur 24 heures